Notre histoire.
« On ne choisit pas vraiment ses amis. On les perd de vue, et on se donne du mal pour les retrouver. »
Assouan
Je suis arrivé sur l’île d’Éléphantine par un petit bateau qui traverse le Nil, à Assouan, sans savoir que j’étais en train de rencontrer quelqu’un pour de bon. Il y avait, sur ce bateau, un type avec des sacoches de vélo pleines à craquer, l’air de porter toute sa vie sur deux roues. Il s’appelait Marcel, descendait de France jusqu’à la Réunion, l’Europe entière déjà derrière lui. Moi, je me baladais en Afrique sans grand plan, juste l’idée de rester assez longtemps quelque part pour comprendre comment les gens y vivent, vraiment.
Avant de se quitter, il m’a demandé où se trouvait son hôtel. Je lui ai indiqué une direction. La mauvaise, évidemment. Lui a fait le tour complet de l’île à pied, épuisé, sous le soleil qui ne pardonne rien. Moi, en marchant dix minutes dans l’autre sens, j’étais tombé sans le savoir sur cet hôtel-là. Le sien. Quand il est enfin arrivé, à la nuit tombée, j’étais déjà installé, à moitié endormi dans le hall, comme si de rien n’était. Il n’a jamais vraiment digéré cette histoire. Moi, je trouve ça toujours aussi drôle.
Soudan
On s’est bien entendus, dans les jours qui ont suivi. Assouan ensemble, la queue au consulat du Soudan ensemble, pour arracher un visa qu’on n’était même pas sûrs de mériter. Puis le Soudan, chacun à sa façon : lui dans le désert, à vélo, vivant d’une poignée de noix et d’un peu d’eau ; moi en bus locaux, entassé avec tout le monde et leurs poules. On se retrouvait tous les quelques jours dans une ville dont personne n’a jamais entendu parler, Dongola, Karima, Atbara, lui surgissant du sable comme s’il en sortait littéralement.
Khartoum
Et puis, à Khartoum, on s’est perdus. Pas au sens romantique. Vraiment perdus. On m’a volé mon téléphone, plus aucun moyen de dire à Marcel où j’étais. Le lendemain, je prenais un vol pour Addis Abeba, et on s’est dit, chacun de son côté, que c’était fini, que le désert nous avait repris ce qu’il nous avait prêté.
Newcastle
Marcel, lui, n’a pas lâché l’affaire. Il a appelé la compagnie aérienne pour savoir si un certain Matt avait bien embarqué ce jour-là. Réponse : information confidentielle. Il n’avait même pas mon nom de famille pour insister. Son seul numéro de moi, un numéro égyptien, s’était envolé avec mon téléphone. Il ne lui restait plus qu’un souvenir : que ma mère, décoratrice d’intérieur quelque part à Newcastle, avait un site pour son activité.
Des mois plus tard, il a raconté cette histoire à un autre Français croisé en chemin, qui lui a simplement dit : essaie quand même. Alors Marcel a retrouvé ce site par hasard, a écrit à une femme qu’il n’avait jamais vue, lui a demandé si elle était bien la mère de Matt. Elle a dit oui. Elle a dit que je lui avais parlé de lui. Et elle lui a donné mon contact, sans même me prévenir, ce qui, avec le recul, ressemble beaucoup à ma mère.
Zanzibar
On s’est retrouvés sur une plage de Zanzibar. Les premières bouteilles après une longue traversée sans une goutte, du poisson tout juste sorti des barques, et plus aucune raison de se presser. Comme si le temps, enfin, nous rendait ce qu’il nous devait.
Nîmes, puis la Bourgogne
Après ça, on s’est perdus de vue d’une façon plus douce, la façon normale : un message tous les trois ou quatre mois, comme le font les vrais amis, qui reprennent toujours la conversation là où ils l’avaient laissée. En 2025, je suis venu à Nîmes pour les férias, sans qu’on parle une seule fois de vin. En 2026, j’y suis retourné, et cette fois l’idée est sortie toute seule, presque par surprise. Je suis reparti avec Marcel jusqu’en Bourgogne, et c’est là qu’on a posé les choses à plat, pour de bon.